La rééducation de l’être humain et la lobotomie du jugement

1 avril 2022 | Par Jacques Quintin | Culture, Philosophie, Société, vol. 20, no 2

L’idée de changer l’être humain n’est pas nouvelle. Tous les régimes totalitaires ont tenté l’expérience. Aujourd’hui, ce sont les idéologues. Que l’on pense aux idées véhiculées par le transhumanisme comme si la vie humaine ne pouvait qu’être un objet de manipulation selon notre goût du jour.  

Il semble que maintenant, il en va de même avec la culture. On tente d’épurer la culture de toute trace du Mal. Une culture sans ambiguïté, sans contradiction, voilà le rêve. On voudrait une culture lisse et stérilisée où, justement, on aurait éliminé toutes les formes possibles de la diversité et de l’altérité; et cela bizarrement au nom du respect de l’autre! Comme si un livre n’était pas avant tout un dialogue avec une autre culture. Même Platon, ce grand philosophe de la Grèce antique, désirait écarter les poètes de la cité au prétexte que ceux-ci ne donnaient pas une image très reluisante des dieux. On prend les choses et les mots au pied de la lettre sans faire appel à l’esprit et à l’intelligence. 

Ce qui ne change pas, c’est que l’on pense agir au nom du Bien. L’éthique serait-elle devenue notre pire ennemi? Certainement, si on voit en celle-ci une manière d’exercer la censure. Comme le souligne Christian Rioux du journal Le Devoir, « ce nouvel ordre moral n’a d’autre ambition que de nous empêcher de penser ». À vouloir le Bien, on appauvrit la culture. On se retrouve avec une culture qui ne donne plus à penser. C’est une vulgaire marchandise dont on se départit immédiatement après son usage momentané. On oublie qu’une culture, c’est avant tout un travail que l’on effectue sur soi. C’est une tâche exigeante.  

En ce sens, une culture fait appel à notre jugement. Malheureusement, les puritains de ce monde croient qu’il faut protéger les gens de toutes impuretés comme s’ils n’étaient pas suffisamment intelligents. C’est sûrement vrai, car à force de soumettre notre culture à des régimes successifs de minceur, on en perd notre faculté d’exercer du discernement. Si nous en sommes rendus là, c’est bien parce qu’on ne cesse de rapetisser la culture à un simple objet de consommation. Le même constat s’impose avec la novlangue qui encourage à prendre les mots pour ce qu’ils disent au premier niveau.  

La culture devenue le règne de l’insignifiance ne peut plus jouer son rôle qui consiste justement à se rebeller contre l’insignifiance.  Au lieu d’être un lieu de formation pour l’être humain, elle le déshumanise en régissant tous les aspects de la vie. En se délestant du poids de notre culture, on perd notre attache à la condition humaine. 

La culture, c’est tout ce qui nous reste pour vivre avec nos zones d’ombres. Aussi pour apprécier la beauté et pour aimer. Surtout pour que cesse la pauvreté, ce terreau de toutes les misères humaines. Autrement dit, si l’on souhaite faire une différence dans la vie des gens, c’est à la pauvreté qu’il convient de s’attaquer. Et en commençant par le grand désert de notre pensée. 

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