Petite histoire du québécisme siffleux

Notons qu’en innu, le mois de mars porte le nom de uinashku-pishimᵘ, qui signifie littéralement la « lune de la marmotte », et qui fait allusion au moment où les marmottes sortent de leur hibernation. Le bestiaire innu : les quadrupèdes de Daniel Clément offre plus de détails sur le sujet.
Alors que le printemps vient d’arriver, les marmottes commencent à sortir de leur terrier et on peut de nouveau les observer dans les zones vallonnées de Sherbrooke à l’aube et au crépuscule. Récemment, je parlais de ces sympathiques bestioles avec un ami et il m’a bombardé de questions : « Depuis quand appelle-t-on les marmottes siffleux? D’où vient ce mot? Est-il standard? » Je répondrais ici à ces interrogations, en fournissant, une fois de plus, quelques données inédites.
Selon Le Robert et Usito, le nom siffleux s’emploie comme désignation de la marmotte depuis la fin du 18e siècle au moins, et la variante siffleur est attestée avec le même sens depuis 1634. Le surnom québécois de la marmotte est donc apparu à l’époque de la Nouvelle-France sous une forme qui aurait légèrement varié depuis.
Les dictionnaires consultés ne fournissent pas leurs sources primaires, mais il ne fait aucun doute que l’attestation de 1634 provient de la célèbre Relation écrite par le missionnaire Paul Le Jeune cette année-là. Le jésuite y éclaire les origines du surnom de la marmotte en ces termes : « nos François l’appellẽt le ſiffleur ou le Roſſignol, ils luy ont donné ce nom, pource qu’encore qu’il ſoit de la chaſſe des animaux terreſtres, il chante neantmoins cõme vn oiſeau, ie dirois volontiers qu’il ſiffle comme vne Linotte bien inſtruite ». Comme ce passage ancien l’explique, au 17e siècle, les francophones de la vallée du Saint-Laurent nommaient la marmotte siffleur ou rossignol, car le cri de cet animal terrestre leur semblait évoquer le sifflement de petits oiseaux chanteurs, dont celui d’une linotte dressée.
De nos jours, le nom de rossignol n’est plus employé pour référer au rongeur. De même, la forme siffleur a complètement laissé la place à la variante siffleux, qui est aujourd’hui encore couramment employée au Québec.
Malgré son existence séculaire, le nom siffleux a quelquefois fait l’objet de sévères critiques. Ainsi, dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada de 1967, le chroniqueur de langue Gérard Dagenais qualifie ce nom de « barbarisme », un terme fréquemment utilisé par les puristes de l’époque pour décourager les emplois heurtant leurs conceptions personnelles du « bon usage ». Les réticences de l’influent commentateur auraient bien pu compromettre l’avenir du mot. Elles n’ont cependant eu qu’un effet limité et, une décennie plus tard, le Petit Robert admettait siffleux dans ses pages avec des centaines d’autres québécismes dès lors consignés dans une source d’autorité prestigieuse.
Le mot semble aujourd’hui bien ancré dans le lexique québécois et les attaques récentes à son encontre sont rares. Assez récemment néanmoins, Le grand glossaire des anglicismes du Québec de Jean Forest a relancé la critique en présentant siffleux comme un calque de l’anglais whistler. Pourtant, cette proposition ne résiste pas à l’examen des données disponibles. De fait, l’emploi de whistler pour référer à la marmotte est postérieur de plus d’un siècle à celui de son équivalent français. L’emploi anglais ne s’est véritablement généralisé qu’au 19e siècle et la première attestation isolée qui en existe se trouve dans une traduction anglaise de 1785 de l’Histoire naturelle du biologiste français Buffon. Ainsi, Forest erre lorsqu’il présente siffleux comme un anglicisme, puisque c’est en fait l’équivalent anglais whistler qui a été calqué du français siffleur pour référer à la marmotte —et non pas l’inverse.
Serait-ce à dire que siffleux est maintenant « standard » au regard de la norme sociolinguistique dominante? Un coup d’œil dans Usito et le Grand dictionnaire terminologique nous laisse voir que cet emploi n’est plus critiqué par les sources crédibles, qui le consignent tout simplement comme l’équivalent familier de marmotte. Il faut comprendre là que, sans être complètement passepartout, siffleux convient tout à fait aux situations de communications informelles de la vie courante. Ce mot, comme tous les québécismes informels, permet de colorer les échanges d’une subtile touche d’accessibilité sympathique bien de chez nous.
Vous vous interrogez sur un fait linguistique entendu au Québec? N’hésitez pas à m’en faire part! Il suffit de m’envoyer un petit courriel (au gabriel.giroux.martin@gmail.com).
Gabriel Martin, linguiste

