Pelter des couleurs dans un monde de licornes
Le 24 mars dernier, un organisme d’intégration interculturelle m’invitait à présenter des expressions québécoises à des personnes immigrantes, lors d’un évènement au Cégep de Sherbrooke. Cela m’a offert l’occasion de dégager les sens de trois québécismes courants : pelter des nuages, rêver en couleurs et vivre dans un monde de licornes. Ces phrasèmes verbaux, bien qu’ils soient dépeints assez grossièrement par les dictionnaires disponibles, présentent en fait des nuances sémantiques qui permettent de bien les distinguer. Examinons-les.
D’une part, le phrasème pelter des nuages, qu’on orthographie fréquemment pelleter des nuages, réfère à l’action de concevoir des idées rêveuses, utopiques ou théoriques, souvent inutiles ou déconnectées de la réalité. Par exemple, l’universitaire qui échafaude une réflexion purement abstraite et inutile, ou encore de la personnalité politique qui établit un programme inapplicable peltent des nuages.
De manière assez similaire, le phrasème rêver en couleurs réfère à l’action de nourrir des espoirs grandioses, souvent irréalistes. Par exemple, l’enfant qui s’attend à marcher sur Neptune ou l’athlète centenaire qui pense bientôt gagner la médaille olympique rêvent probablement en couleurs.
Comme on peut le voir, tant pelter des nuages que rêver en couleurs impliquent la poursuite de chimères déconnectées de la réalité, par idéalisme ou par manque de pragmatisme. La distinction réside dans le fait que la personne qui pelte des nuages conçoit des idées, tandis que celle qui rêve en couleurs nourrit des espoirs.
D’autre part, le phrasème vivre dans un monde de licornes réfère à l’action d’entretenir une perception idéalisée de la réalité, déconnectée par son excès d’optimisme. La gestionnaire qui se réjouit de la qualité du milieu de travail alors que 95 % des employés démissionnent chaque année, ou encore le citoyen vantant la liberté démocratique de son pays alors qu’il vit dans une dictature sont des exemples de personnes qui vivent dans un monde de licorne.
En somme, les personnes qui peltent des nuages, qui rêvent en couleur ou qui vivent dans un monde de licornes ont en commun un manque d’ancrage dans la réalité. Alors que les deux premiers conçoivent des idées ou nourrissent des espoirs irréalistes souvent orientés vers le futur, la personne qui vit dans un monde de licorne entretient pour sa part des perceptions erronées de la réalité actuelle. Ces distinctions, bien entendu, ne sont pas toujours respectées, mais elles transparaissent tout de même dans l’usage québécois le plus généralisé.
Gabriel Martin, linguiste



