Vivre dans la rue. Le point de vue de Diogène, le philosophe cynique

1 avril 2018 | Par Jacques Quintin | Philosophie, Voix libre

Il y a des gens qui vivent dans la rue. Comme en exil. On pourrait dire des exilés de la vie. Rien de facile. C’est la grande misère, surtout lorsque la température avoisine les -30 Celsius. C’est la vie qui s’en trouve menacée. Ces personnes sont isolées, sans ressources et sans lieu où elles peuvent déposer leur être, leurs désirs, leurs rêves. Dans ces conditions, on peut se demander si l’être humain est encore un Homme.  D’un point de vue extérieur, à l’évidence, c’est une condition non enviable. On ne le souhaite à personne. 

Si nous acceptons l’idée que la philosophie consiste à voir au-delà des apparences et si nous nous prêtons à l’exercice, il est permis dès lors de voir dans la condition précaire de la vie itinérante autre chose que de la noirceur. Pour ce faire, il convient d’abord de voir dans cette condition une question : qu’est-ce qu’un être humain? Ou encore : de quelle vérité la vie de rue est-elle porteuse? 

Il existe justement un philosophe qui cherchait à répondre à ces questions et qui voyait dans cette condition un mode de vie qui l’approchait de la vérité. Loin d’être un handicap, l’itinérance, aussi appelée la vie de chien, (c’est le nom que nous donnions aux philosophes cyniques, dont Diogène), se présentait comme une occasion pour vivre auprès de soi-même de la manière la plus authentique. C’est-à-dire que pour trouver ce qu’est l’être humain, Diogène suggérait de vivre le plus simplement possible.    

Diogène a vécu en Grèce antique au IVe siècle avant Jésus-Christ. Il a rejeté tout ce qu’il considérait comme inutile dans la vie : ses possessions personnelles et son statut social. La légende dit qu’il a vécu au jour le jour dans un tonneau avec ses chiens. Ne possédant rien, il vécut d’aumône. Selon Diogène, les conventions sociales avec leurs valeurs trompeuses empêchent l’être humain de mener une vie véridique. Il était convaincu que les gens prennent leur monde d’apparences pour la vérité, tandis que lui n’y voyait qu’un mauvais rêve ou une illusion. 

Cette simplicité volontaire demande tout un travail sur soi, une ascèse. Il s’agit pour Diogène de réduire au maximum ses besoins et de simplifier la manière de les satisfaire. L’idéal serait d’avoir besoin de rien, comme les divinités grecques, en se contentant d’être simplement présent au monde sous le soleil, la lune et les étoiles. C’est dans ce contexte que Diogène aurait demandé au roi Alexandre de ne pas lui obstruer la vue du soleil. 

L’important pour Diogène, ce qui donnait un sens à sa vie, consistait à mener une vie de liberté et une vie de pleine conscience. Cela impliquait de vivre en harmonie avec la Nature en acceptant ses penchants naturels, sans interdits. Surtout en vivant le plus simplement possible, comme les chiens, dont s’inspirait Diogène. C’est pourquoi il n’y a qu’une seule chose qui avait du sens pour Diogène : être authentique envers soi-même, même si les autres vous jugent sévèrement, vous méprisent ou vous font une mauvaise réputation. 

Ce que Diogène propose est une éthique de la vie : se libérer de toutes les servitudes qui nuisent à l’être humain et que nous retrouvons dans les valeurs conventionnelles de notre société : la richesse, la gloire, le succès à tout prix. Il s’agit d’établir une distance envers ces valeurs afin de réduire l’écart qui sépare l’être humain de son fond. Ce que Diogène enseigne, c’est de réaliser que c’est la peur qui nous rend vulnérable à la servitude. La peur de ne pas obtenir ce que l’on désire et la peur de perdre ce que l’on pense avoir. Le bonheur est une chose simple, si nous nous contentons de peu : par exemple, se satisfaire de boire seulement de l’eau, de manger peu. 

le Suédois Johan, itinérent
Sur les traces de Diogène, le Suédois Johan voyage partout en Europe en se contentant de peu pour vivre. Lui et sa compagne Chiara jouent de la musique dans les rues pour financer leurs aventures. On le voit ici avec son chien dans les rues de Malaga, en Espagne.

Soyons clairs. Vivre dans la rue n’est pas une chose attirante. Ce texte ne vise aucunement à banaliser et à moraliser cette vie qui augmente la vulnérabilité de chaque être humain. La condition d’itinérance est une condition de grande noirceur. Le défi consiste à y voir de la lumière. Mais même lorsqu’il y a de la lumière, ce n’est pas une raison pour rester à ne rien faire. C’est la raison pour laquelle l’éthique de vie de Diogène n’est pas concevable en dehors d’une politique qui favoriserait la diminution à la fois  notre dépendance envers l’extérieur et la violence engendrée par ce désir d’accumuler toujours plus. 

Il y a plein de choses qui peuvent être mises en place. Par exemple, cesser de chasser les personnes itinérantes de l’espace public et rendre le logement plus accessible. Cependant, un toit qui ne permet pas de donner un sens à sa vie ne procure aucune lumière. Le philosophe Diogène est là pour nous le rappeler. Les gens qui vivent dans la rue aussi. Il faudrait alors leur donner une voix et les écouter. Ce serait la forme de vie la plus digne qui puisse exister : voir dans la noirceur une grande sagesse qui vient nourrir notre imaginaire. C’est ce que l’on appelle donner raison à ce qui semble irraisonnable. Comme quoi la philosophie ne se trouve pas dans des choses éloignées, mais ici-bas, même dans la misère du monde, dans une vie de dépouillement qui nous rapproche de la vie et qui fait ressortir la dignité humaine. Encore faut-il réveiller les gens pour le voir et devenir solidaire! 

Les Grecs anciens avaient une longueur d’avance sur nous : ils ont reconnu la valeur de Diogène, ce mendiant, en érigeant une statue en son honneur, car celui-ci a fait de sa vie une philosophie pratique qui consiste à jouir de la vie telle qu’elle se présente. Il a su tourner à son avantage sa vie de mendiant, car comme il le dit : « c’est grâce à cet exil… que je me suis mis à philosopher ».  

Diogène cherchait à savoir ce qu’est l’Homme. Il a trouvé sa réponse en vivant dans la rue comme un itinérant, car c’est souvent dans la rue que l’on peut trouver un peu de parole, de poésie et de philosophie. C’est dans la rue que l’on peut transformer les rapports sociaux utilitaires en dialogue sur ce qui nous lie et sur ce que nous avons en commun : l’existence. C’est la rue qui, en tant qu’espace public ou agora des idées, peut redonner un pouvoir aux exclus et proposer des alternatives à la logique marchande et à la croissance infinie de l’économie. C’est pourquoi l’homme de la rue a besoin de Diogène, cette figure exemplaire de la philosophie qui illustre que la philosophie existe pour ébranler notre rapport à la vie en voyant en celle-ci quelque chose qui échappe aux apparences. Comme quoi, c’est dans la rue que nous retrouvons l’utilité sociale de la philosophie, qu’on trouve tout le possible, dont la résistance à tout ce qui nous déshumanise.  

La philosophie permet à l’être humain de « passer au travers », faisant en sorte que la vie itinérante devient une expérience, c’est-à-dire quelque chose qui dévoile une partie de notre être. 

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