La nuit des sans-abri
Voir derrière les apparences
S’il y a une réalité qui souffre de préjugés, c’est bien celle de l’itinérance. Selon certains, la personne qui est sans domicile fixe l’a bien cherché : ce serait quelqu’un qui est pleinement responsable de son sort, quelqu’un qui se complaît dans la misère et qui se soucie peu de son image. Pire : l’itinérant serait un intoxiqué, un malade mental, un parasite. Or, il suffit de s’approcher, de prendre le temps d’écouter, de regarder au-delà des apparences pour que tombent radicalement toutes ces idées préconçues. Cette dure réalité s’explique plutôt, selon la Politique nationale de lutte à l’itinérance, par la combinaison de facteurs sociaux et individuels qui s’inscrivent dans le difficile parcours de vie de certains. En effet, devoir constamment user de stratégies de débrouille est une réalité épuisante qui vient à bout des moindres réserves d’énergie. Basculer dans la rue n’est jamais de tout repos.
À Sherbrooke, la Nuit des sans-abri en est à sa 20e édition.
Comme à chaque année, cette vigile de solidarité aura lieu le 15 octobre et elle se déroule cette fois sous le thème national « Voir derrière les apparences ». Plusieurs activités sont prévues au Marché de la gare en tout respect des consignes sanitaires de la Santé publique. Gabriel Pallotta, agent de développement pour la Table itinérance Sherbrooke, nous informe du déroulement de la NSA : « On compte ouvrir le bal avec un point de presse sur place à 15h30, puis l'ouverture officielle de l'évènement se fera à 16h avec la distribution d'un chili, de soupe, café et chocolat chaud. D’autres activités sont prévues : un micro ouvert et des témoignages sur place, dont ceux des deux porte-parole, Céline Gendron et Mishell-Alexandre Carpentier, dont vous pouvez lire le portrait au bas de cette page.
Le traditionnel concours de construction d’abris Pandémie oblige, le concours se fera à distance. Monsieur Pallotta précise que les personnes qui veulent participer devront leur envoyer des photos ou vidéos d’abris qui seront évalués par un comité dont font partie les deux porte-parole. Toutefois, ajoute-t-il, on espère avoir le temps et la place pour une démonstration de construction d’abris sur place le jour même.
Malgré le fait qu’elle soit très souvent invisible, l’itinérance existe bel et bien. La pandémie a exacerbé les conditions de vie déjà difficiles de certaines personnes tant sur le plan physique que psychologique. La Nuit des sans-abri est une occasion de plus de nous rappeler leur présence et leurs conditions de vie. La réalité de ces personnes souffrantes, qui sont aussi des citoyens et citoyennes à part entière, n’exige-t-elle pas de notre part un regard bienveillant derrière les apparences…
Le feu sacré inconditionnel du don de soi
Désireux de sensibiliser la population aux conditions de vie des sans-abri, Mishell-Alexandre Carpentier a volontairement vécu deux ans dans la rue. Depuis, il se surnomme lui-même le Loup solidaire et c’est en citoyen engagé qu’il prend soin de sa meute et qu’il s’implique auprès des siens afin de lutter contre la pauvreté. Portrait d’un homme qui ne compte jamais son temps et qui carbure au don de soi.
Depuis trente-trois ans, il n’a raté aucune nuit des sans-abri. Il en a été le porte-parole à deux reprises. C’est à lui qu’on doit la formidable idée exportée partout au Québec d’un concours de fabrication d’abri de fortune. Au quotidien, il ne manque jamais une occasion de témoigner de son expérience. La rue, il l’a expérimentée dans sa chair. Avoir froid, avoir faim, être à la merci des dangers qui menacent, il connaît ça. Il a aussi été témoin de gestes de bienveillance – il raconte qu’un jour une dame âgée lui a apporté couverture, vêtements et nourriture alors qu’il s’était endormi, épuisé et gelé, dans un parc.
Son combat est de tous les instants : il aimerait bien que les gouvernements investissent davantage dans la lutte à la pauvreté; il aimerait aussi que chaque citoyen mette la main dans sa poche en donnant un dollar par jour à un organisme communautaire. Un geste qui ferait une différence!
Une respiration à la fois
Quand on parle d’itinérance, on entend fréquemment l’expression « Un jour à la fois ». Pour sa part, quand elle relate son expérience personnelle, Céline Gendron fait référence à la respiration, une seconde à la fois. « Oui, j’ai ramé pendant quinze mois, oui j’ai avalé du bouillon et j’ai failli me noyer plusieurs fois, mais je suis fière de m’en être sortie! » À chaque jour, couchée dans son char, elle s’encourageait en espérant que le lendemain ça irait mieux. L’itinérance est une expérience solitaire, c’est une guerre de tous les jours. Car, quelqu’un qui vit dans la rue, c’est un être souffrant. Et privée d’un réseau social significatif, comment une personne victime de l’extrême pauvreté peut-elle éviter le naufrage?
Aussitôt sortie de cette misère, Céline met l’épaule à la roue en ayant comme objectif d’apporter des changements durables. Elle fait valoir à ceux qui en doutent que les femmes ont besoin d’un refuge autant que les hommes. Elle revendique à Sherbrooke un lieu qui leur assurera la sécurité, la dignité. Elle milite pour qu’on considère les personnes en itinérance comme des personnes à part entière, loin des préjugés. Son témoignage et son implication feront qu’on la nomme Ambassadrice de la Maison Marie-Jeanne.
Ce qui se dégage de son témoignage accordé au Journal de rue, c’est une force vitale inouïe. Elle s’étonne elle-même de sa capacité de rebondir. Elle respire mieux maintenant.


