Les sens québécois du mot bibite

1 décembre 2021 | Par Gabriel Martin | Linguistique, vol. 19, no 6

Récemment, une nouvelle arrivante francophone m’exprimait sa surprise après avoir entendu un Québécois parler de la COVID-19 comme étant une maudite bibite à ne pas pogner. L’utilisation de bibite l’intriguait particulièrement : « Ce mot peut-il véritablement servir à désigner un virus aussi bien qu’un insecte? » m’a-t-elle demandé. Après vérification, je constate que les dictionnaires québécois, y compris l’excellent Usito, n’apportent pas de réponse à cette question que des recherches de corpus inédites me permettront d’éclairer.

En français québécois contemporain, le nom féminin bibite prend plusieurs sens. Son emploi le plus courant est bien celui qui le fait équivaloir à insecte. Toutefois, bibite est un mot informel qui n’a pas la précision du lexique technique : il réfère donc aux coléoptères (coccinelles, scarabées…), aux diptères (mouches, taons…) et aux hyménoptères (abeilles, fourmis…), mais aussi à certains autres arthropodes (araignées, millepattes…) qui ressemblent à des insectes sans en être au sens biologique du terme.

Dans un sens distinct, mais apparenté, le mot bibite sert bel et bien à désigner des microorganismes pathogènes, qui sont de petites bêtes dans l’imaginaire collectif. On l’emploie donc pour référer à des parasites, mais aussi à des bactéries et des virus, notamment ceux qui sont transmissibles par contact physique entre deux individus ou par l’intermédiaire d’un objet. La personne qui qualifie la COVID-19 de bibite s’exprime donc d’une manière qui n’est en rien singulière d’un point de vue québécois.

Depuis son apparition en français du Québec à la fin du 19e siècle, le mot bibite est fréquemment associé à des insectes qui ravagent les récoltes ou à des microorganismes qui nuisent à la santé des gens. Ce passé explique sans doute en partie un autre sens de bibite, qu’on utilise fréquemment pour désigner des problèmes qui ne sont pas perceptibles à la première vue : on dira en effet d’une personne tracassée ou perturbée qu’elle a des bibites et d’une personne qui s’évertue à relever les moindres imperfections qu’elle cherche des bibites.

Le mot sert aussi à désigner des entités plus grandes que les insectes. On utilise ainsi bibite pour désigner des animaux, notamment de petits animaux sauvages (écureuils, souris…), et on dit proverbialement que les petites bibites ne mangent pas les grosses pour rappeler que les petits animaux sont souvent inoffensifs. On entend parfois aussi quelques personnes utiliser le mot comme surnom affectueux plutôt enfantin : on dit ma (petite) bibite de la même manière que l’on dit ma puce, mon chaton et mon petit loup. À l’inverse, bibite peut être utilisé de manière un peu moins flatteuse pour désigner un individu singulier, comme dans l’énoncé C’est toute une bibite ton frère! De manière proche, mais plus abstraite, on emploie le mot pour désigner une entité de nature quelconque assimilée à une créature aux caractéristiques singulières : on pourra par exemple dire que La science est une bibite complexe. Enfin, parfois avec un brin d’humour, on désignera comme une bibite à sucre une personne très friande des préparations et aliments sucrés.

Si le mot est traditionnellement écrit avec un double t (bibitte), les personnes qui appliquent les rectifications orthographiques privilégient la variante orthographique avec un seul t (bibite). Notons aussi qu’il est plus usuel de prononcer le mot bibite, mais on dit assez fréquemment bébite (avec un é), et on entend parfois la prononciation très informelle bebite (avec un e).

La chronique linguistique du Journal de rue de l’Estrie livre des informations inédites sur la langue française, notamment sur les particularités du français québécois. Vous pouvez courrieller vos questions et commentaires à son auteur au infos@jdrestrie.ca.

Gabriel Martin, linguiste

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