Vous avez dit Eeyou ?

19 août 2025 | Par Gabriel Martin | Linguistique, vol. 23, no 4

Au cours des derniers mois, j’ai employé à quelques reprises le mot Eeyou lors d’interventions médiatisées. Les nombreuses questions qui ont suivi m’ont permis de constater que ce nom demeure largement méconnu du grand public. Puisqu’Eeyou est absent des dictionnaires généraux comme Usito et le Petit Robert, il me parait utile d’esquisser ici les contours de son sens, son origine et son usage en français.

Dans l’usage français contemporain, Eeyou désigne habituellement les membres d’une nation algonquienne établie à l’est de la baie James, sur un territoire que l’on appelle aujourd’hui Eeyou Istchee — un toponyme qui signifie justement « le territoire des Eeyous ».

Aujourd’hui encore, les Eeyous sont fréquemment désignés sous le nom de Cris. Cette dernière appellation, toutefois, ne saurait être considérée comme un simple synonyme, car elle est en réalité plus générique. En effet, le mot Cris renvoie, non seulement aux Eeyous, mais aussi à la vaste constellation de peuples qui leur sont apparentés et qui sont établis d’un océan à l’autre, des forêts boréales aux marges subarctiques.

Le nom Cri étant un exonyme, une appellation imposée de l’extérieur, son usage soulève parfois quelques réticences. Comme l’a déjà souligné l’érudit Philip Awashish en 2018, le mot, en raison de sa phonétique française, pose d’ailleurs certaines difficultés de prononciations aux principaux intéressés : « nous ne pouvons même pas dire le mot “Cri”, parce que la lettre “r” n’existe pas dans notre langue ».

Au contraire, le nom Eeyou a l’avantage d’être un endonyme, un nom utilisé comme autodésignation par la population concernée. Une analyse de corpus permet de déterminer qu’Eeyou provient de l’étymon iiyiyuu (qu’on peut aussi transcrire ᐄᔨᔫ ou īyiyū), à rattacher au protoalgonquien *elenyiwa ou *erenyiwa, une racine lointaine qui signifie « être humain ». Sous l’influence de l’anglais, la graphie du mot a été adaptée en Eeyou.

L’implantation d’Eeyou en français est relativement récente. Bien que ce nom apparaisse en 1987 dans l’intitulé de la Loi sur la Société Eeyou de la Baie-James, il faut attendre quelques décennies pour qu’il se diffuse comme un mot autonome dans l’usage général. Une des premières attestations claires fournies par un média grand public se trouve dans Le Devoir du 24 décembre 2010, où l’on évoque « l’histoire et les habitudes des Eeyous ».

Comme pour de nombreux ethnonymes d’origine autochtone, l’usage du mot Eeyou en français n’est pas totalement stabilisé. Plusieurs graphies et accords coexistent.

Au pluriel, on rencontre ainsi les Eeyous (forme variable), les Eeyou (invariable) ou encore les Eeyouch (forme étymologisante). Au féminin, on rencontre ponctuellement une Eeyoue (forme variable), bien que une Eeyou (forme invariable) soit plus répandue. La même variation s’observe pour les formes adjectivales, qui s’écrivent cependant sans majuscule.

Ces hésitations normatives témoignent des tensions entre la volonté d’intégrer pleinement des endonymes autochtones à la langue française et le souci de se rapprocher autant que possible, quoique très imparfaitement, de leurs formes écrites originales. Pour le moment, l’intégration en français de graphies phonétisantes — qui reflèteraient plus fidèlement les prononciations issues des traditions orales des Premiers Peuples — se fait toujours attendre.

Il n’en demeure pas moins que la substitution d’une dénomination comme Cri par Eeyou correspond, pour les sensibilités décoloniales, à un pas en avant, à un geste d’affirmation identitaire qui indique la voix à suivre.

Gabriel Martin, linguiste

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