Comme un lundi
À l’Association, tous les mots sont les bienvenus. Ils viennent d’un peu partout en Estrie, de petits villages, des quelques grandes villes. Ils portent tous les envies et les pensées de leurs auteurs.

Il y a des mots pour changer le monde. Des phrases construites, bâties, érigées et empilées les unes sur les autres. Des idées novatrices, des projets grandioses. Des mots qui prouvent, qui dénoncent, qui démontrent qu’un avenir meilleur est possible parce qu’il sera différent.
Lorsque son auteur le présente, il se tient droit et face à lui. On veut être debout et acquiescer et applaudir à tout rompre. Son livre repart sous les bras de ceux qui y croient et qui le portera loin, pendant longtemps. Changer le monde est un travail de longue haleine.
Heureusement, il y a aussi des mots pour se divertir. Des centaines d’auteurs, des centaines d’univers, des milliers de personnages. Des journalistes, des pilotes d’avion, des retraités, des étudiants qui s’en vont découvrir, creuser, se battre, aimer à l’autre bout de la planète ou sur le trottoir d’en face. Des enfants, des chats et des arbres qui, au fur et à mesure des pages, nous apprennent patiemment leur langage, leurs pensées et avec qui on vit des péripéties formidables ou des émotions subtiles. À petits pas, ils deviennent comme des proches, des amis de longue date. On leur connait le passé, le présent et on est aussi intéressé qu’eux par ce qui sera leur futur.
Il y a les mots pour ne pas oublier. Le papier, si fin soit-il, si fragile puisse-t-il paraitre, a la capacité de fixer les mots. « Verba volant, scripta manent », alors on écrit [Les paroles s’envolent, les écrits restent, NDLR]. Des portraits de femmes remarquables qui ont changé une ville en y construisant une clinique pour mère-enfant. L’arrivée de l’électricité à Sherbrooke. L’histoire de sa vie, la sienne, unique parce que c’est la sienne.
On a chez soi une grosse boîte avec des lettres, des notes, des cartes postales reçues par des gens presque oubliés, des journaux intimes qui craquent quand on les entrouvre, des mots de ses parents, de son premier amour. On a tout ça, en tas. On ordonne, on classe, sans rien oser jeter. Tout est important quand tout ça, c’est nous. On ranime un souvenir à chaque objet trouvé, on s’étonne de la force de ce qui remonte à la surface. Des odeurs, des voix. On peut pas le mettre, ça, dans un livre, si on est pas Proust.
Alors on essaye quand même, on fait de son mieux, on choisit les mots qui rendent justice aux disparus. Et parfois, on couche simplement les faits. Parce que, des fois, il faut comprendre pourquoi la mère était malade, le lundi, pour bien comprendre pourquoi elle a appelé le médecin de famille le jeudi et que, finalement, elle finira par accoucher sous le porche de l’église.
C’est pas important que ce soit un lundi, mais c’est essentiel. C’est pas la grande Histoire, mais c’est beau pareil. Alors on cherche les mots justes, on pose des dates, on fouille dans sa tête et ça fait mal aux os, un peu, ça rend mélancolique, parfois, mais « Verba volant, scripta manent », alors on continue, jusqu’à la fin.
À l’Association, il y a surtout des mots pour rencontrer des gens. Pas seulement, mais surtout des gens qui ont écrit des livres. Certains livres sont très fins et très drôles, d’autres un peu tristes et épais comme des briques. Celui de Madeleine, c’est le plus gros. Après l’avoir lu, on la voit plus comme avant, Madeleine. Ses yeux ont une autre couleur, une autre profondeur. On prend conscience de ce qu’ils ont vu, en 82 ans de temps. Ses mains tremblent un peu, mais ces yeux-là sont fixes, lumineux comme le coucher de soleil de 18 h un soir d’été. Lumière dorée qui magnifie tout, qui rend tout beau et qui attend la suite. Un regard qu’a peur de rien. Parce que Madeleine, elle a une histoire un peu spéciale.
Sa mère, elle est tombée malade alors qu’elle était enceinte de neuf mois et deux semaines. C’était un lundi…
Florent Gouézin, coordonnateur à l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie (AAAE)
À propos de L’AAAE
L’Association des auteures et auteurs de l’Estrie regroupe plus de 300 membres qui écrivent tant dans le domaine de la poésie, du roman, de la nouvelle, du théâtre que de l’essai scientifique ou pratique. L’Association a sa propre revue de création littéraire, L’Alinéa où l’on retrouve des textes d’auteurs de la région et offre divers ateliers. L’AAAE participe également au Salon du livre de l’Estrie du 15 au 18 octobre au Centre des foires de Sherbrooke pour faire rayonner la littérature locale. Pour plus d’informations consultez son site Web.



